Philippe Geluck poursuit, depuis 1975, une carrière qui l'entraîne de la scène au dessin humoristique. Il anime dès 1979 plusieurs émissions au ton mordant à la radio et à la télévision belge. C'est en 1983 que LE CHAT fait sa première apparition dans le quotidien Le Soir. Depuis, une quinzaine d'albums sont parus chez Casterman. Depuis septembre 1999, les Français semblent avoir cédé à la Geluckomania, et sont de plus en plus nombreux à suivre ses tribulations dans "On va s'gêner", "On a tout essayé", avec L. Ruquier sur Europe 1 et France 2, et dans "Vivement Dimanche Prochain", avec M.Drucker, sur France 2 également. Rencontre avec maître Geluck lors du festival d'Angoulême 2009.
On a l’impression que cet album sent la fin proche du chat, est-ce le cas ?
Je vous rassure, non ! C’est un anniversaire ! Je n’ai pas du tout envie d’abandonner le Chat. Télérama m’a proposé de faire un hors série. Comment refuser une histoire pareille ? On avait déjà décidé avec l’éditeur de faire une intégrale pour les 25 ans du chat. Il y a 14 albums dans l’intégrale, le 15ème album est sorti quelques mois plus tard. La preuve que l’intégrale n’est pas un coffret au sens où vous l’entendez. J'ai fait également une grande exposition au salon du livre 2008. C’est beaucoup d’honneur. Je n’aime pas beaucoup le mot consécration mais utilisons le ; c’est vrai que c’est une véritable consécration. Je le prends comme ça. Et si vous saviez comment je me sens comme un débutant. Je me sens juste un sale gamin qui a eu beaucoup de chance de pouvoir construire ce qu’il a construit jusqu’à présent. Mais ce n’est qu’un morceau du mur de la maison qu’il veut construire. C’est le destin qui dira si c’est le début, la fin, le milieu, on ne sait pas. En revanche dans ma tête, je suis au début de quelque chose. Il n’est pas question de m’arrêter en si bon chemin. Je m’arrêterai quand je m’ennuierai. C’est une question de plaisir personnel. Le plaisir est intact, il est même de plus en plus grand. J’ai décidé de faire un album plus conceptuel avec l’édition anniversaire, qui contient une rétrospective de 1983 à 2008.Bon, c’est vrai, on termine dans une pyramide avec le chat qui est mort depuis 2000 ans. Je ne pensais pas à ça mais je comprends mieux votre question. Alors rassurez vous, ou inquiétez vous, mais il n’est pas encore question de m’arrêter !
Alors que vous n’avez pas publié ces dessins par le passé, pourquoi les reprenez –vous ensuite ?
Je ne les reprends pas tous. J’en ai laissé des milliers de côté. Il y a deux raisons en fait. Quand j’ai fait mes premiers albums, j’ai pris dans mon travail de tous les jours, ce que j’estimais le meilleur. Selon votre raisonnement j’ai laissé de côté ce que je trouvais moins bon. Vu comme ça, si on juge les choses selon qu’elles sont noires ou blanches, c’est vrai. Mais il y a une infinité de nuances. J’ai essayé de prendre des choses très très bonnes ; peut être que j’en ai laissé des bonnes. Avec la quantité de choses que j’ai publiées, j’avais trop de matière, notamment lorsqu’il s’agissait de dessins qui jouaient sur une même corde d’inspiration, ou sur un même thème. Par exemple, j’ai fais plein de dessins sur le portable lors de son apparition. Quand je fais une maquette de livre, je ne peux pas mettre cinq dessins sur le portable. J’abandonne volontairement de très bonnes idées dans un album. Quand je fais un autre album, je ne vais plus rechercher des dessins vieux de 3 ou 5 ans. Quand j’ai fait le livre sur les 25 ans, je me suis précipité sur les choses très bonnes que je n’avais pas utilisées. Je me suis également résolu à prendre des dessins que j’avais écartés, car je les trouvais sans doute un peu plus faibles. Bizarrement avec le temps, cela donne un charme particulier.J’ai trouvé l’explication il y a très peu de temps. Pourquoi je m’autorise à mettre des dessins que je ne trouvais pas dignes à l’époque ? Je prends un exemple, vous avez un acteur débutant, qui remporte des prix. Un journaliste s’intéresse à lui. Il lui montre des photos de son enfance, de sa jeunesse, mais au final cela n’intéresse pas le journaliste car le public ne le connait pas. Vous prenez ce même acteur 25 ans plus tard, il est devenu Lindon ou Arditi. Il ressort exactement les mêmes photos. Tout le monde va être touché par ses photos, le public et le journaliste. Pourquoi ? Parce qu’on a appris à connaitre cet acteur. 25 ans plus tard, on se dit que c’est lui en devenir. Quelle drôle de coiffure, quelles drôles de fringues, quelles drôle de pattes d’éléphant, alors que ça aurait été tout simplement ringard 25 ans plus tôt. Je pense qu’avec le Chat, c’est le même mécanisme à l’œuvre. Par exemple, le dessin où le Chat dit : «Aujourd’hui j’enlève le haut, demain j’enlève le bas et après-demain je remets le tout», ça m’a fait rire en le ressortant. Ce n’est pas le meilleur gag du chat, j’en conviens, mais je trouve que l’allure qu’il a, lui donne un côté théologique que j’aime bien.
Ca a précédé la publicité ou c’était en même temps ?
Non, c’était une réaction à la publicité. C’est une pub qui a fait parler d’elle en 1983, et qui est encore dans les esprits. Elle est devenue un cas d’école, c’est un document d’époque. Par contre le dessin où le Chat a un petit oiseau sur les doigts qui dit «Je pose juste pour la photo, après je le mange», là je me trouve encore excellent 25 ans après, parce que le chat est cruel, il a déjà en lui son coté incorrect, insolent.Pourquoi je ne l’ai pas mis dans mon premier livre ? Parce que j’ai un autre dessin du chat qui tient un oiseau. L’oiseau aboie comme un chien, il fait «Whoua whoua» et le Chat dit «C’est un peu gros comme truc». Je ne pouvais pas mettre les deux dans le même album, parce que c’était avec un oiseau. Or ce sont des gags différents.
Ce moment de redécouverte de vos cartons devait être très intense. C’est comme un album de famille ?
Oui, c’est quelque chose de très fort, qui ne m’a pas l’air narcissique. On peut acquérir avec l’âge et la vie une espèce d’indulgence pour cette autre personne qui était vous-même dans ses jeunes années. C’est très très drôle.
Je vais peut être vous surprendre, mais je n’avais jamais lu ce que vous faisiez avant aujourd’hui. Et tout à l’heure j’ai lu cet album rétrospectif. Le dessin a évolué au cours des 25 ans , mais le Chat avait déjà sa maturité, entre la bêtise et les remarques très pointues. Je trouve que c’est vrai dès les premiers gags !
J’ai pourtant l’impression que ces dernières années je me lâche un peu. Mes livres ne sont pas selon moi de la bande dessinée. C’est du cartoon. Le cartoon c’est le dessin d’humour, en une image, même s’il y a plusieurs bulles. J’utilise les codes de la bande dessinée, mais ce sont surtout des gags en une ou trois cases. Je me sens plus proche de la famille des cartoonistes, des dessinateurs humoristes, que de la bande dessinée.
Derrière le Chat, est ce qu’il y a une part de Philippe Geluck. En tournant les pages de cet album, j’ai pu constater que le chat avait comme des lunettes rondes !
Ce ne sont pas juste des gros yeux globuleux, ces yeux sont des ballons jaunes. Et il a les yeux un peu rapprochés c’est vrai. Enfin Georges Bush avait les yeux rapprochés aussi, ce qui ne l’a pas empêché de nous emmerder pendant 8 ans. La première apparition du chat date de 1980 sur mon carton de mariage. Je nous avais représenté ma femme et moi, sous la forme d’un couple de chats qui s’accouplaient. C’était moi qui était évidemment représenté sur la jeune mariée. Trois ans plus tard, quand j’ai présenté le personnage, il y avait sans doute un peu de moi dans le personnage.
Et pourquoi, endosser la vie d’un animal, d’un chat. En plus un chat qu’on habille ?!
Posez la même question à la Fontaine, à tous ceux qui ont représenté des personnages sous forme d’animaux. Les fables de La Fontaine sont des histoires qui se racontaient le soir au coin du feu. Le Chat, c’est un peu le fou du roi, c’est le bouffon, mais en forme de chat. Ce qui me permet de dire parfois des horreurs. Mais c’est le Chat qui les dit. C’est comme avec les guignols. Si c’est une personne qui le dit, ça heurte une communauté. Si c’est un dessin humoristique, une caricature, une marionnette, ça passe mieux parce qu’il y a un code qui dit attention c’est du spectacle.
Le fait qu’il soit toujours avec cette expression assez passive, satisfait de lui-même, pince sans rire, peut-il lui permettre qu’on lui excuse tout ?
Quand vous dites, on se demande si c’est nous qui l’excusons, la réponse est "oui". En fait c’est vous en tant que lecteur qui vous projetez. J’ai été pendant dix ans comédien de théâtre. Je devais faire mon travail avec ce qu’on appelait le masque neutre, un masque qui n’exprime rien alors que je jouais des situations. Le Chat a cette sorte de placidité, qui permet au lecteur de se projeter dans la situation, dire pas mal de choses crétines. Son air ahuri et sérieux fait que cela devient drôle. Il dit parfois une énormité ou une chose très sensée.
Les gags en trois images, est-ce une contrainte supplémentaire pour vous ?
Il y a parfois des dessins que j’ai laissés de côté pendant plusieurs années avant de trouver la formulation juste. Mais je ne m’acharne pas. Quand je sens que ça ne vient pas, je laisse de côté. J’oublie et quelques années plus tard je retombe dessus, et là je peux trouver. Le gag court c’est du concentré, c’est mon ami Franck Dubosc qui me disait ça : «Tu sais que dans chacun de tes dessins il y a le thème d’un sketch. Avec un dessin je pourrais développer». C’est formidable, c’est assez flatteur. Mais en même temps c’est mon mode d’expression.
Et Roger ?
Roger est le barman du Chat depuis plus de vingt ans et on ne l’a jamais vu. On voit parfois une main. J’ai fait parfois des trucs où il essaie d’attirer Roger et on ne le voit jamais. Je reçois du courrier de fans me suppliant de le montrer. Je ne craquerai jamais. J’ai fait un jour un dessin assez ancien dans lequel, le Chat est au bar et il dit « tu te rends compte Roger, on aurait pu tomber sur quelqu’un qui savait vraiment dessiner » et il répond « vous savez pour moi ça ne changerait pas grand-chose » et il y a une autre dans la série : première case il y a un chat qui dit « moi je suis le fils du Chat », seconde case une souris « et moi je suis le fils de la souris » et dernière case une main « et moi le fils de Roger ».
Rencontre animée par Anne-Laure, Géraldine, Sylvain et Thibault

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