Mots de L.Villemin & pinceaux de G.Sorel par Sylvain le 06/04/2009

Rencontre à Angoulême avec le duo G.Sorel - L.Villemin de "Mâle de Mer" publié aux éditions Casterman. Comme tant de contes de Bretagne, Guillaume a été enchanté par les mots choisis de Laetitita.


Clap, rencontre !

Vous avez déjà travaillé sur un premier projet ensemble "N'être" avant "Mâle de Mer". Comment êtes-vous rencontrés ? Comment avez-vous eu l’idée de travailler ensemble ?

Laetitia : A la base je suis photographe tout en ayant fait des études généralistes en art du spectacle. J’étais attirée par différents arts : la photographie bien sûr mais aussi le cinéma, les arts plastiques évidemment, la littérature et les arts modernes. Nous nous sommes rencontrés par hasard au vernissage de Rabaté. C’est un auteur que Guillaume affectionne particulièrement.
Nous avons tout de suite sympathisé. C’était une rencontre forte. Dés le deuxième jour, Guillaume avait récupéré plusieurs de mes textes par l’intermédiaire d’une amie.

Guillaume : J’avais quatre ou cinq textes en main. Avant même de savoir qu’elle était photographe, j’ai lu les textes de Laetitia. Tout de suite, j’ai craqué sur les textes, j’ai eu envie de faire des images. J’en ai choisi un. J’ai commencé à faire des grands dessins sans lui en parler, elle a vu ensuite ces dessins. Nous avons commencé à parler d’un projet, nous sommes partis sur l’idée d’une exposition. J’ai fait 14 dessins sur toile.

G.Sorel et L.Villemin en interview avec bdabdG.Sorel et L.Villemin en interview  © bdabd.com

N’est-ce pas compliqué en étant photographe de passer la main à quelqu’un d’autre pour rendre en image ce que vous avez écrit ?

Laetitia : Non, car nous sommes l’un et l’autre cinéphiles. Nous avons tout de suite trouvé des points communs, des goûts. C’est ouvrir au contraire son regard, c’est changer de cadre, c’est laisser la liberté à l’autre d’avoir une lecture différente de la sienne. C’est une manière de digérer différemment ses mots. Bref, je suis ouverte à toutes autres formes de productions

Guillaume : et puis accessoirement, je ne t’ai pas laissé le choix de toute façon.

Laetitia : oui en plus (rires). Je ne connaissais pas le travail de Guillaume du tout. Ca a été d’abord une rencontre humaine. Et puis sur le dessin, c’était toujours un bonheur pour moi de voir ce que Guillaume arrivait à produire sur des mots, des jeux de mots, sur ce que j’écrivais.

Guillaume : A l’époque, on n’habitait pas très loin l’un de l’autre. Je travaillais en parallèle sur Algernon Woodcock. Je consacrais une journée par semaine où je travaillais dessus.


Mâle de merMâle de mer © Casterman

 

Les photos commencent quand même à être intégrées !
Laetitia : les photos dans "Mâle de mer", enfin les deux planches photographiques, sont présentées à la fin. C’était présenter la genèse du projet car "Mâle de mer" s’est écrit en trois parties. Il y avait "Mâle de mer" en tant que tel, une nouvelle bien définie, avec des éléments biographiques de nos vies. J’ai notamment mis de l’affect qui appartient à Guillaume, pour mélanger le genre, afin d’aller dans l’émotion.

Nous rentrons assez vite dans l’émotion. Nous ne savons pas trop où nous allons, presque jusqu’à la fin. Nous ne savons pas trop qui est le personnage principal. Nous sommes accrochés sur ce texte, nous avons peur de ce qui risque d’arriver.

Laetitia : Il y a une respiration à la fin, sinon c’est un rythme. J’aime bien brouiller les cartes, on ne sait pas vraiment qui est le personnage. Dans "N'être" c’était déjà pareil. On ne sait pas si c’est un homme, une femme qui parle. On ne sait pas qui est le personnage principal qu'à la fin. C’est une libération. C’est un exercice. C’est un peu un livre, de même qu’il est construit sur le chiffre trois, il en faut peut être trois lectures. En une lecture, le lecteur passe à côté de choses. En le relisant, en regardant les détails, il va trouver autre chose.


planche de Male de Merplanche de Mâle de Mer © Casterman

L’histoire n’est pas facile à comprendre. Les images aident à interpréter, à comprendre ce texte.

Guillaume : La première partie était une nouvelle et non destinée à une mise en dessin, d’où la difficulté dans l’adaptation. Nous ne voulions pas toucher dans un premier temps au texte. J’ai donc d’abord proposé des images, et nous nous amusions aussi à couper le texte, à organiser un rythme dans la lecture. Par contre pour la deuxième et troisième partie, Laetitia les a écrits pour le projet lui-même. Nous avions prédéfini ensemble la création, la forme est donc un peu différente.

Il y a notamment beaucoup plus de dialogues !
Guillaume : Nous ne voulions pas qu’il y ait beaucoup de dialogues. Initialement, il devait y avoir une scène de dialogues importante. J’avais même imaginé demander à notre éditeur que ce soit trois livres réunis ensuite dans un coffret. La deuxième partie, celle où il rentre sur Rennes pour rencontrer son père. J’avais envie de faire une vingtaine de pages de déambulation silencieuse dans son appartement pour embrayer sur ce dialogue absolument monstrueux entre le père et le fils. Ca aurait été alors le seul dialogue de tout l’album.

D’autres projets ?
Laetitia : Moi j’irai manger chez Guillaume, car il veut arrêter la bande dessinée et monter un restaurant !

Guillaume : Quand j’ai décidé de me mettre sur "Mâle de mer" j’ai demandé à Laetitia si elle ne pouvait pas me trouver un appart. Un jour, j’ai reçu un petit texto expliquant qu’elle avait trouvé un petit appart pour 15 jours, pour que je puisse bosser. Dans ce texte, Laetitia me disait qu’elle avait également trouvé le bistrot que j’allais acheter pour la suite. Je l’ai visité et je l’ai acheté.

On va y manger quoi ?
Guillaume : De la cuisine traditionnelle ! La bd est un peu rentrée dans de l’esclavagisme. Je ne vais pas non plus rentrer dans la restauration pour connaître la même chose. Je vais faire plutôt simple, avec un plat du jour autour d’une bouffe traditionnelle, dans un cadre tranquille, une trentaine de couverts. Les gens viendront le midi manger là et ça s’appellera « La cuisine ». Bref quelque chose de convivial !

N’est-ce pas une blague d’arrêter la bande dessinée ?
Guillaume : Non pas du tout ! J’ai trois albums à faire pour Delcourt pour finir ma série Algernon Woodcock . Il faut que je termine car l’histoire est écrite depuis le début. Je ne peux pas abandonner comme ça. Mais après, j’arrête.

Pour revenir sur l’album, pourquoi le noir et blanc ?
Guillaume : c’était l’idée surtout, compte tenu de la pagination, d’aller plus vite. Et puis, j’ai toujours voulu faire un album noir et blanc. C’est marrant, je me suis toujours considéré comme dessinateur, or les gens n’arrêtent pas de me parler de la couleur. J’ai appris à faire de la couleur en faisant de la bande dessinée. Si j’ai une couleur si particulière – il parait – c’est surtout parce que j’ai appris à gérer mes angoisses et mes défauts.

Algernon Woodcock Tome 5Algernon Woodcock Tome 5 © Delcourt

Dans la série Algernon Woodcok, il y a tout un code de couleur !

Guillaume : C’est vrai ! Mais j’avais déjà commencé cette technique sur différents albums, notamment sur Mens Magma chez soleil, même si je n’aime pas trop en parler. J’avais décidé de mettre mes bulles en couleur pour essayer d’installer des codes, me permettre dans la mise en scène de m’éloigner des personnages et également pour savoir qui parlent. Mathieu Gallié n’était pas très convaincu au départ. Il s’est vite aperçu en tant que scénariste que c’était très sympa. Pour revenir au noir et blanc, il y avait cette idée aussi de travailler au pinceau. Je n’avais jamais travaillé au pinceau, une technique dans lequel je n’étais pas confortable.
Le noir et blanc est la seule méthode qui, avec un pinceau, m’oblige à une attention particulière. L’émotion passe beaucoup plus fortement parce qu’il y a des maladresses, parce que là je suis lié à l’histoire avec mon pinceau alors qu’avec la plume, ma technique habituelle, je suis tellement à l’aise que je peux faire n’importe quoi. Je perds en sensibilité. Là, je voulais vraiment me fragiliser techniquement pour livrer quelque chose de plus intime. Il y avait un crayonné, puis derrière je partais au pinceau.

Pourquoi le chiffre trois ?
Laetitia : Moi je trouve que beaucoup de choses fonctionnent avec le chiffre trois. Photographiquement, ma pratique fonctionne là-dessus. J’ai une photographie instantanée, assez vive, centrée sur l’Homme. Dans le cadre, on a forcément un lieu géographique, une ville, puis il y a le côté humain. Enfin, il y a bien entendu l’affect suivant la place que je vais adopter, la distance, afin de se rapprocher plus ou moins pour saisir l’instant. Voilà c’est trois ! Sinon intimement, j’ai deux frères, je suis la troisième (rires!), souvent je bois trois bières en expo (rires!). Ca fonctionne, c’est un chiffre qui me suit un peu partout, même dans mes mimiques verbales. Tagada ça veut dire trois !

Rencontre animée par Anne-Laure, Géraldine, Nicolas, Sylvain et Thibault