Vincent Dugomier et Benoît Ers par Thibault le 03/05/2009

Le dernier tome Des Démons d’Alexia est sorti le 09 janvier, un peu avant Angoulême, quelle est la fréquence de publication de cette série ?

Dugomier et ErsVincent Dugomier et Benoît Ers ©BDaBD

Vincent : D’ordinaire, chaque tome paraît avec une année de décalage. Les deux derniers tomes formant un diptyque, nous avons retardé la sortie du V pour qu’il soit suivi de près par le VI. Ainsi le lecteur peut suivre l’histoire en deux tomes et ce, en moins d’une année !


Quel est votre public ? Doit-on se fier à la couverture du dernier album qui est plutôt « trash » ?
Benoît : Disons que nous visons plus les adolescents… Pour les enfants, c’est un peu « trash » précisément.

Vincent : Oui, pour autant je connais des lecteurs du Petit Spirou de 8-10 ans qui lisent Alexia et qui ne sont pas traumatisés pour autant. Ils n’en font pas des cauchemars. Je pense qu’ils ne comprennent pas toutes les subtilités c’est tout. Le dessin de Benoît est trash mais il n’est pas gore non plus… (Rires) Mais c’est vrai, qu’on est à la limite du toléré et tolérable !
Généralement, les couvertures de BD sont assez « distillées », la violence n’apparaît pas sur la couverture. Là vous avez avec cette couverture, vraiment annoncé la couleur avec ce sang…

Benoît : Oui, mais mon dessin reste malgré tout « gentil », il rend ce côté « gore » beaucoup plus supportable que n’importe quel dessin réaliste beaucoup plus dur.

Le Sang de l'angeTome 5 : Le sang de l'Ange ©Dupuis

Vincent : Moi, ce qui m’angoisse le plus ce n’est pas spécialement le sang mais plutôt le fond blanc qui symbolise un univers déshumanisé.


Depuis quand travaillez-vous ensemble ?
Vincent : Depuis 1990, 18 ans… Nous avons commencé très jeune. J’ai eu aussi d’autres collaborations mais Benoît reste, je dirais, mon dessinateur fétiche. On collabore très bien, ça marche bien, tout cela je pense, se ressent dans nos BDs.

Savez-vous où vous allez avec Les Démons d’Alexia ?
Vincent : A moyens termes, oui, nous avons planté les graines pour le cycle trois. A plus longs termes, il y aura des surprises. En effet, au fur et à mesure du développement de l’histoire, il nous vient de nouvelles idées. La vie passe, on vit d’autres choses, il y a d’autres influences. Nous avons arrêté de faire des projets à longs termes parce que de toute façon ça change toujours.

Le scénario, vous l’écrivez ensemble ?
Benoît : Les très grandes lignes.

Vincent : Nous discutons en général la gestion de l’univers à deux.

Benoît : Par contre, c’est son travail d’affiner tout le reste. Moi, je dois rendre ça beau. (Rires) Et supportable !

Vincent : Nous échangeons beaucoup tous les deux lors de séquences un peu particulières. Lorsque Benoît doit faire des « prouesses graphiques », lorsque des interprétations sont possibles, lorsqu’interviennent des êtres un peu particuliers. Il est important que Benoît le sente. En général, il change pas mal la mise en scène de manière à ce qu’il sente vraiment bien le dessin. Il ne faut pas l’obliger à dessiner… Moi, après je réadapte le dialogue ou le scénario, c’est très important d’ouvrir la collaboration.


Vous n’avez jamais pensé à faire un one-shot dans cet univers-là ?
Vincent : On va voir, on y viendra peut-être. On ne sait pas encore si on continue en diptyque ou en one-shot.

Benoît : Au départ, il était prévu que le numéro sept soit un one-shot mais ça dépendra de ce que l’on veut raconter aussi.


L’histoire s’y prête assez…
Vincent : Ce serait tout à fait possible. Le premier cycle faisait quatre albums, c’est long quatre albums. Pour les lecteurs mais pour nous aussi. C’est quatre ans de notre vie, où l’on vit un tas d’autres choses. A un moment donné nous avons d’autres envies. Quatre c’est long, deux c’est bien, on passera peut-être à un. Ca peut être vraiment intéressant.

Vous avez d’autres projets ?
Vincent : Un projet pour l’après Alexia, oui. On le met un peu au frigo et de temps en temps, on le sort quelques fois par an, on l’enrichit un peu et pof, on le remise.

De la science-fiction ?
Benoît : Non. Ce sera certainement le même public, adolescents et adultes, mais on changera.

Vincent : C’est important pour nous de développer d’autres choses, de se projeter dans d’autres univers…


Vincent DugomierVincent Dugomier ©BDaBD

Avez-vous des auteurs fétiches ? Y a-t-il eu des Bds qui vous ont particulièrement influencés ?

Benoît : Oui, Lovecraft ! Au niveau du ton de la série en tous cas. Après au niveau du dessin, grosso modo, j’ai fait ce que j’ai pu ! (Rires)

Vincent : Moi, du point de vue narratif, l’auteur qui m’a influencé c’est un auteur classique, c’est Tillieux. Il a le don d’écrire des histoires avec un style très feuilletonesque en relançant toujours l’action… C’est vraiment un auteur qui m’a inspiré et je ne suis pas le seul. Le Cas Lovecraft, The Blair Witch Project de Daniel Myrick et Edouardo Sanchez, font partie de nos références.


Blairwitch Project en effet est un film à huit clos un peu comme dans Les Démons d’Alexia mais au final, vous arrivez à en sortir, vous parvenez à ouvrir cet univers…
Vincent : À notre façon, nous avons voulu en quelques sortes, faire du Blair Witch Project. The Blair Witch Project n’est pas un film structuré, pas du tout. C’est un film brut, il n’y a pas de montage, il n’y a pas de musique, pas d’effet narratif. Tout peut se passer et ce, à n’importe quel moment. Avec Alexia, nous avons voulu rompre avec les poncifs, nous avons renoncé à tuer des personnages, à lâcher des traîtres. On ne joue plus à qui est qui comme dans les romans d’Agatha Christie. Nous disons les choses tout simplement. Nous avons essayé de surprendre. Mais on ne peut pas non plus tout comparer avec le cinéma.

Benoît ErsBenoît Ers ©BDaBD

Prêtez-vous attention aux critiques ?

Vincent : C’est difficile à dire… Evidemment lorsque l’on parle de ce que vous faites, vous vous y intéressez, c’est intéressant.

Benoît : Les critiques étaient essentiellement positives, une ou deux absolument destructives, je dirais. Mais rarement des avis mitigés.

Vincent : Nous avons reçu parfois des lettres de lecteurs habitués au Petit Spirou, qui ont trouvé la BD un peu violente. Des grand-mères nous écrivent pour nous dire « J’ai abonné ma petite-fille au Journal de Spirou et je découvre ce que vous faites, ça ne me plaît pas, ce n’est pas de son âge »…En même temps, le Journal de Spirou veut évoluer et évolue de toutes façons. Comme le dit notre Directeur de Collection, « on repousse les limites du tout public ». Il nous a dit « Repoussez, repoussez et si cela va trop loin, on vous le dira ! » C’est chouette ! C’est intéressant aussi de travailler dans ce sens. On ne fait pas évoluer la BD, on fait évoluer le concept du tout public chez Dupuis.


Dugomier et Ers en dédicaceVincent et Benoît en dédicace ©BDaBD

Oui, c’est comme Vehlmann et Gazzotti avec "Seuls, Le Clan du Requin". Au départ, ils travaillaient sur un projet tout public !

Vincent : Oui, on est un peu sur le même créneau. C’est comme Tamara de Darasse et Zidrou, une nouvelle série du Journal de Spirou qui aborde la sexualité d’une façon extrêmement libre. Il y a dix ans, on n’aurait jamais osé publier une BD comme celle-là.
Les auteurs de Tamara abordent des sujets super intéressants et font vraiment évoluer le Journal de Spirou.
Chez Dupuis, il n’y a que des créatifs qui passent dans ce journal. C’est beaucoup plus complexe à gérer qu’un journal où les auteurs font de simples passages après avoir payé des droits. Non, le Journal de Spirou s’en sort bien, c’est vraiment chouette !

Interview animée par Anne-Laure, Géraldine, Sylvain et Thibault

Transcription de Géraldine