Interview de C. Durieux et D. Larue par caroline le 21/10/2009

Christian DurieuxChristian Durieux

Au scénario, Christian Durieux et Denis Larue au dessin nous plongent, l'espace d'un album, dans un Maroc envoûtant. Découvrez deux créateurs qui vont vous faire voyager.

Comment avez-vous démarré dans la bd ?

Christian Durieux :En publiant d'abord une ou deux histoires dans un magazine aujourd'hui défunt, "Tintin Reporter" et quelques couvertures de romans pour adolescents. Suite à ces modestes débuts, je participe à une émission de radio consacrée à la musique et à la bande dessinée. Je suis le débutant, «celui qui en veut». Parmi les invités, il y a Jean Dufaux, un scénariste dont la réputation prend belle tournure. Nous prenons un verre, nous nous revoyons, nous reprenons un verre et tombons d'accord pour finir la bouteille ensemble; ce sera "Avel", ma première série. Quatre ans et quatre albums à finir cette bouteille.

Denis LarueDenis Larue

Denis Larue :

J’ai toujours voulu faire de la bd. C’est vers l’âge de 9 ans que j’ai pris cette grande décision. J’étais lecteur de "Spirou" à l’époque et je baignais dans la bd franco-belge. On était en 1976 -77, c’était l’époque du «Trombone illustré», il y avait toute une nouvelle génération chez "Spirou" (Dupuis) qui m’impressionnait. J’avais envie de raconter des histoires, mon frère m’aidait au scénario, et je dessinais des conneries.

Ensuite, j’ai fréquenté des Académies, des Cours du soir et j’ai terminé mes humanités et mes études supérieures en bande dessinée à Saint-Luc à Bruxelles. Dès ma sortie, Eric Lambé et Alain Corbel m’ont contacté pour fonder « Le groupe Mokka». Nous étions en 1987-88, il y avait une sorte de désert dans l’édition, nous voulions créer une revue « européenne » et « indépendante » (même si on n’utilisait pas ces termes à l’époque) alliant la photographie, la bd, l’illustration, la peinture… bref, juste changer le monde… Il y a eu un numéro puis des expos...

Ensuite, je suis parti vers d’autres horizons, Eric et Alain ont créé une autre revue, «Pelure amère ».
De 1993 à 96, j’ai publié quelques histoires courtes dans « A suivre» et j’ai fait de la pub, des illus pour la jeunesse etc.… Puis de refus personnels en refus d’éditeurs, je n’ai plus publié.

En 2000, les événements de la vie font que je suis parti vivre au Maroc pour enseigner la bande dessinée. Là-bas, j’ai réalisé quelques illustrations. J’ai laissé tomber l’acrylique pour revenir à mon premier amour : la gouache, technique que j’ai conservé pour "La Maison d’Ether".

(À Denis Larue)D’où est né le projet de "La Maison d’Ether"?

Le projet de "La Maison d’Ether" est le découle naturellement de mes deux années passées à Tétouan. J’ai eu la chance d’y côtoyer toute une série de personnes dont j’ai pu ensuite m’inspirer pour créer une galerie de portraits. Mes étudiants et mes amis Marocains m’ont permis de mieux comprendre et d’appréhender le fonctionnement de cette société.

Dès mon retour à Bruxelles, j’ai essayé d’utiliser cette expérience pour en faire une histoire. Je ne voulais pas d’un récit autobiographique, même si je me suis inspiré des lieux, de l’école, de notre maison au coeur de la médina, de notre voisinage et de son labyrinthe de ruelles.

Après quelques essais infructueux de scénario, j’ai contacté Christian Durieux qui est un vieil ami. Il y a une dizaine d’années, nous avions déjà pensé travailler ensemble. Je lui ai transmis tout ce que j’avais écrit. Christian a su trouver rapidement une fiction poétique qui me permettait de prendre du recul et de prendre mes distances par rapport à mon vécu au Maroc. C’est ainsi qu’est née « La Maison d’Ether ».

A Christian Durieux : "Appelle moi Ferdinand" et "La maison d’Ether", un coup au dessin, un coup au scénario…Comment arrivez vous à tout gérer?

Une grande partie de mon trajet est faite de rencontres, rencontres de scénaristes, de raconteurs d'histoires assez habiles pour m'avoir fait oublier que moi-même j'aimais raconter des histoires. Un jour, presque par accident, j'ai fait ma première histoire tout seul, scénario et dessin, en improvisant, c'était « Benito Mambo», et quelques années plus tard, «Le Pont» chez Futuropolis. J'ai réalisé combien j'aime écrire et raconter des histoires et que j'avais pris du retard sur ce désir et qu'une vie ne suffirait pas.

Il y a donc eu l'envie de partager, de raconter pour d'autres, avec d'autres.
Après, c'est une question d'organisation, de pouvoir ouvrir un tiroir, en fermer un autre, y revenir etc. Il y a des heures pour chaque chose: l'écriture est plutôt du soir (répondant à vos questions, je me rends d'ailleurs compte que la nuit est déjà bien là).




 

Couverture - La maison d'EtherCouverture - La maison d'Ether

Plus précisément, sur "La Maison d’Ether", comment avez-vous réussi à créer un récit à partir de souvenirs qui ne sont pas les vôtres?

Parce que je n'ai pas réellement écrit à partir des souvenirs d'un autre, mais des émotions, des sensations éprouvées par Denis Larue et qu'il a eu le don de me les faire partager. Le récit est un récit purement fictionnel (avec un thème assez classique, de la recherche de soi à travers la recherche de l'autre, le voyage initiatique).

Certaines émotions que Denis avait éprouvées à Tetouan, certaines fascinations comme certaines peurs, j'ai pu les faire suffisamment miennes pour les intégrer dans un récit imaginaire. Mais c'est la base de toute histoire: intégrer en soi des sentiments, des émotions, des paysages que vous vous attribuerez le temps très ténu d'un récit.

A Denis Larue : Vous avez mis 3 ans à réaliser cet album : Pouvez-vous me faire un éloge de la lenteur?

- Non. Je refuse, je ne suis pas lent, même si je dois admettre que j’aime prendre mon temps à mélanger mes gouaches dans mes petits pots, à les étaler sur le papier.
La plupart de mon temps est consacré à l’enseignement de la bd à l’E.S.A. (Ecole Supérieure des Arts de Saint-Luc Bruxelles) et à ma famille.

Le reste du temps et principalement la nuit, je me consacre à ma passion: la bd. J’ai cette chance, que dis-je, ce luxe de ne pas devoir en vivre. Je souhaite juste que les journées fassent plus de 24h.