CHRONIQUE - On m'appelle l'Avalanche ! par remi le 13/03/2010


Francis Masse fut en son temps (dans les années 70-80) l’auteur le plus singulier de France. Et On m'appelle l’Avalanche son œuvre ultime. Publiée dans Métal Hurlant à partir de 82, puis en deux albums par les Humanoïdes Associés (et réédités en un volume par l’Association en 2007), se fut pour lui le retour à la Bande Dessinée après une interruption de 4 années. Et aussi son œuvre la plus ambitieuse, dans le sens où L’Avalanche reste sa seule histoire longue. Au vu de sa manière de faire, une histoire longue était très casse-gueule. Masse se place dans cette lignée d’humoriste très française (le grand Alexandre Vialatte étant le plus proche parent que je trouve), avec ses textes d’un langage très châtié, et une logique absurde poussée le plus loin possible. Prenant un postulat de départ complètement délirant, Masse utilise à partir de cela une vraie logique scientifique et implacable, pour arriver à un but forcément au-delà du simple délire.

Masse utilise tour à tour le coup de pédale de Federico Bahamontes pour expliquer le surréalisme espagnol, ou la chorégraphie de la dernière des pelleteuses sur l’air du Cygne de Camille Saint-Saëns pour illustrer la fin de l’espèce mécanique (en fait, un « rêve prémonitoire à effet rétrospectif »). Le tout afin d'illustrer une fable absurde dont lui seul avait le secret*. L’histoire, pour rester très schématique, est celle d’un indigène provincial, prénommé l’Avalanche, partant à la ville affronter l’administration pour quérir du pouvoir. Il y rencontrera entre autres, Frank Sinatra; des fonctionnaires tatillons ou tire-au-flanc; les sympathiques Durillond & Durillont (les deux pieds d’une statue d’airain à la gloire d’un des grands ancien fonctionnaires, et qui vous rappelleront certainement deux héros biens connus de la bande dessinée); et la susdite pelleteuse (plus connue sous le nom du Monocle, car elle utilisait cet accessoire pour tromper la vigilance des forces de l’ordre), dont les textes sont un fabuleux moment d’anthologie. En effet, étant la dernière représentante d’une ère révolue, elle parle en vieux français, mais à la manière de Masse. Ce texte est à mi-chemin entre Rabelais et Vialatte. Faut quand même le faire. D’ailleurs, si vous ne connaissez pas Vialatte, c’est une erreur. Lisez Vialatte !

C’est surtout pour son dessin que Masse fut aussi l’un des auteurs les plus controversés de l’époque: une certaine tendance à la surcharge volontaire rebuta plus d’un lecteur, provoquant même des réactions totalement ridicules, étant même traité de parisianiste, lui le pur isérois. Il faut dire que plus on reprochait la surcharge à Masse, plus celui-ci en rajoutait. Mais sa capacité à porter ses délires à leurs termes force le respect. Et donne l’impression, avec le recul, qu’il n’avait pas de limites. On ne peut que regretter aujourd’hui que les Humanoïdes Associés ne l’aient pas soutenu plus longtemps, en lui permettant de continuer cette Avalanche de génie. Car cette fin, si elle reste brillante, n’en est pas moins frustrante. Plusieurs éléments ne sont ainsi pas portés à leur terme, et on sent que Masse en avait encore sous la pédale de l’Amphigourou (le sage cycliste qui prendra l’Avalanche sous son aile – j’en profite, on écrit pas ça tous les jours…).

On notera cependant que rééditer ce livre-ci de Masse est un gros risque éditorial pris par l’Association et Jean-Christophe Menu. Car si l’Avalanche est le chef d’œuvre de Masse, les Deux du balcons ou l’Encyclopédie du même auteur sont tout de même des introductions plus faciles à l’univers du bonhomme**. Ainsi, j’ai bien peur qu’une nouvelle fois, le public ne passe massivement à côté d’une très grande Bande Dessinée. Pour les autres, ça sera une bonne occasion de réparer l’un des oublis les plus injustes du 9° art.

*Tout du moins, dans le milieu de la Bande Dessinée de l’époque; on peut voir une descendance à Masse chez certains jeunes auteurs, Thomas Gosselin, le frères LeGlatin ou Samuel Stento par exemple)

**À peu près en même temps, le Seuil a publié l’Art Attentat, recueil d’histoires courtes inédites en album jusqu’alors. Peut-être plus facile, mais bien moins cohérent, l’ouvrage recèle tout de même un grand nombre de pépites. C’est évidemment une lecture que je vous recommande vivement aussi.

On m'appelle l'Avalanche - Francis Masse
L'Association
200 pages
Couverture souple avec rabats
29€ sorti le 15 mars 2007

Les images sont © L’Association / Masse / 2007

L'échelle des humeurs du mouton