La chronique de Rémi, Librairie Le Caniveau, Paris XVII
Encore un petit effort de la part de Panini, et tout Sandman sera enfin disponible en français. Cette série mythique de Neil Gaiman, parue fin 80-début 90 aux Etats-Unis a participé au renouveau flamboyant du comics US «tendance classique» (pour l’underground, c’est une autre histoire, même si tout ça se rejoint évidemment), aux côtés des œuvres de Frank Miller (Daredevil Renaissance, Batman Dark Night…) ou Alan Moore (V pour Vendetta, Watchmen…).
Contrairement à ce qui se fait habituellement sur Bdabd, je préfère parler de la série dans son ensemble plutôt que d’un volume en particulier. En effet, si chaque tome présente une histoire complète, ils constituent chacun une pièce d’un gigantesque puzzle, toutes ces histoires en formant au final une seule (à titre de comparaison, Phénix d’Osamu Tezuka possède le même genre de structure, et de manière un peu moins poussée, la dernière période du Sibylline de Macherot aussi). Et pour compliquer le tout, certains tomes sont eux-mêmes des récits à tiroir. Pour résumer cette fresque en une phrase, Gaiman dit du Sandman qu’il « raconte l’histoire de quelqu’un qui doit choisir entre changer ou mourir, et qui fait son choix ». Commentaire laconique mais très synthétique pour qualifier l’un des scénarios les plus ambitieux (et réussi, de surcroît) jamais écrits pour la Bande Dessinée.
Il est d’autant plus regrettable que ce merveilleux scénario soit quelque peu gâché par des dessinateurs au talent très aléatoire (l’excellent côtoyant le médiocre), et une colorisation victime des pires écueils du comics américain de l’époque. Néanmoins, en restant toujours lisible et fluide, le dessin permet au lecteur d’oublier ces défauts et de se concentrer sur la narration en gigogne du Sandman, dont la complexité ne se révèle qu’au fur et à mesure de la lecture. Et ceci sans gêner la compréhension de l’intrigue, en l’appuyant au contraire. Notons tout de même les superbes couvertures et têtes de chapitres du grand Dave McKean.
En effet, et c’est là toute la magie que Gaiman a su insuffler à cette série, peu importe de ne pas comprendre tout de suite que tel personnage secondaire est la fille de tel autre, ou que tel personnage est tout droit sorti d’un classique de l’antiquité grecque, car les éléments importants sont clairement mis en lumière, et les autres ne font qu’amplifier cette fresque au fur et à mesure que le lecteur les saisit. L’important, c’est le rôle de Sandman*, l’un des 7 Eternels (avec le Destin, la Mort, la Destruction, le Désespoir, le Désir et le Délice –devenu le Délire à la suite d’une consommation excessive de drogues, quoi de plus naturel ?), de sa capacité à s’adapter aux mortels, mais aussi à lui-même. Après s’être fait capturer pendant 50 ans, on le verra d’abord partir à la poursuite de ce temps perdu, et se rendre compte petit à petit d’un décalage de plus en plus fort entre ses envies propres et ses devoirs. On le verra faire des erreurs comme un simple mortel, ceux-ci déteignant sur lui jusqu’à rendre sa tâche de plus en plus insupportable. On le verra contraint de résoudre des problèmes qu’il n’a que trop longtemps laissés vacants. On le verra être confronté à des choix et des cas de conscience. En un mot, on le verra devenir trop humain pour continuer à être un Eternel.
Chaque histoire, des plus classiques aux plus audacieuses, apporte une pierre à l’édifice, parfois en cachant très bien son jeu, d’autre fois en bluffant sur ce qu’elle apporte réellement.
Mais sans embrouiller le lecteur. Par petites touches, de récits historiques (guest stars : Shakespeare, Robespierre ou Orphée), en récits pré ou post mythologiques (Odin, Lucifer, Caïn & Abel ; Batman aussi) ; d’affaires familiales (avec ses frères & sœur Eternels) en affaires de cœur, Gaiman retrace plusieurs millions d’années de vie du Sandman au sein de sa mythologie personnelle. Donc, plusieurs millions d’années de vie du concept du rêve.
L’humour et l’apparente légèreté de Gaiman (connu aussi pour d’excellents romans, tels Neverwhere, American Gods ou, avec Terry Pratchett, De Bon présages) lui permet de charrier les concepts les plus tordus sans perdre le lecteur. C’est là que Gaiman rejoint Alan Moore, dans sa capacité à créer des œuvres de divertissement amenant vers une réflexion très recherchée, théologique, philosophique, ou bien psychologique. Plus qu’un vulgarisateur à la Joann Sfar, Gaiman est surtout un penseur pointu, audacieux, accessible, drôle et un conteur hors pair (plus dans la veine d’un Goscinny, en fait). Et Sandman est son grand Œuvre, portant le comics encore plus loin que là où il était déjà.
*Connu aussi sous le nom de Dream, de Morphée, du Rêve, ou du marchand de sable. Sandman n’est pas le Dieu du rêve, mais il est la personnification même du concept du rêve, comme chacun des autres Eternels personnifie un concept. Les Eternels sont hiérarchiquement au-dessus des dieux. Les relations avec les Dieux que nous connaissons (tirés de diverses mythologies antiques ou religions actuelles) sont d'ailleurs l’un des ressorts utilisés par Gaiman.
Sandman
Scénario de Neil Gaiman
Couvertures par Dave McKean
Dessinateurs très nombreux!
Série en 11 volumes
Le hors série Chasseur de rêves, édité par Norma, est un conte illustré.
Les Tomes 3, 4 et 11 sont en attente d’être réédités par Panini, mais furent publiés par Delcourt.

La vestale de satan
prix : 9,00 €
Déesse blanche, déesse noire
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