Jean Defrance, correcteur de bandes déssinées par caroline le 06/07/2010

Ingénieur au nom prédestiné, Jean Defrance aimait lire des bandes dessinées et, trouvant qu’elles contenaient parfois beaucoup de fautes, s’est un jour proposé pour les corriger ! Le voici aujourd’hui devenu correcteur pour plusieurs grandes maisons d’éditions BD. Découverte de cet original à la pensée et à l’œil très précis, dont la vie est un vrai scénario :

Jean DefranceJean Defrance

Quel est ton parcours avant d’entrer dans la BD ?

Je suis né à Auxerre, porte de la Bourgogne où j’ai fait mes études secondaires avec au passage, certificat d’études et brevet, puis bac. J’ai été alors intégré dans une école d’architecture, dont je suis parti un an après pour raisons personnelles diverses. J’ai débuté comme dessinateur chez un architecte puis en entreprise de bâtiment. Puis j’ai fait mon service militaire, en partie en Algérie. Je suis alors retourné en entreprise. Ensuite, je suis parti en Cote d’Ivoire pour travailler comme planteur dans une société de culture bananière. Après deux ans de bananes, je suis rentré en France pour cause de mésentente avec la direction, qui ne me trouvait pas assez « colonialiste ». Quelques mois d’ « entre deux » (à l’époque je ne savais même pas qu’on pouvait s’inscrire au chômage) et je rentre dans une grosse entreprise de bâtiment comme metteur…Pour en ressortir 26 ans plus tard avec un titre d’ingénieur.

Comment as-tu découvert la bande dessinée ?
Très tôt et très jeune ! A l’époque on ne parlait pas de bandes dessinées. Il y avait les « illustrés », magazines qui en comportaient. « Tintin », bien sûr, mais aussi « Spirou », avec Franquin notamment, dont je suis devenu très vite un fan. Les parents se méfiaient un peu de cette littérature. Ils auraient préféré pour leurs enfants des lectures plus classiques comme des Jules Vernes et autres romans de « bibliothèque verte », par exemple. Mais il y avait ces dessins que je trouvais superbes, et puis, dans les magazines, le suspense à la dernière case de la dernière planche. Il fallait attendre une semaine complète pour connaître la suite de chaque série.
Aujourd’hui, on avale une bd en une demi-heure, et le charme est moins présent. En revanche, les dessinateurs ont fait d’énormes progrès et certains albums sont de véritables œuvres d’art. Mon engouement pour la bd n’a pas faibli, mais, petite déformation professionnelle, lorsque j’en lis une aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de chercher les fautes !

Comment es-tu, ensuite, devenu correcteur ?
C’est une histoire bizarre. Comme je trouvais qu’il y avait beaucoup de fautes dans les bandes dessinées que je lisais, je m’étais promis un jour d’écrire à un éditeur (pour ne pas le nommer, Glénat) afin de râler à ce sujet. Mais, entre mes projets et leur réalisation, il y a souvent un certain délai…
Et puis, la vie vous réserve de mauvaises surprises. Ma compagne fut victime d’un grave accident de voiture, dont elle n’était pas responsable, et il a fallu qu’elle réapprenne à parler, à marcher, à vivre tout simplement.
C’est plus de deux ans après que mon projet de lettre m’est revenu à l’esprit, et j’ai fini par l’écrire. Une dizaine de jours plus tard, réponse en forme d’invitation à aller voir leurs bureaux de Paris, à l’époque rue Lafayette.
Je m’y rends et suis reçu par Henri Filippini et Stan Barets, deux piliers de l’époque chez Glénat. Bien sûr, je leur dis n’être ni professeur de français, ni correcteur. Mais la petite note que j’avais jointe à ma lettre et qui relevait les fautes d’un de leurs derniers albums, avait du faire son effet. Le fait est que je suis ressorti des bureaux avec des planches originales sous le bras en me demandant pourquoi j’avais accepté de faire un essai. Avant de rentrer chez moi, je suis allé acheter un vocabulaire et un une grammaire. Et de retour, je me suis mis au travail avec l’appréhension de manier des planches originales, et la peur de les salir. L’essai fut probablement concluant, puisque trois mois plus tard, j’étais en quelque sorte titularisé. Cela remonte donc à 1984 ! Soit aujourd’hui plus de 25 ans. Qui ont tout de même beaucoup changé ma vie.

Et comment, ensuite, es-tu devenu correcteur de plusieurs maisons d’édition BD ?
Dire cela ainsi n’est pas tout à fait exact. En fait, chez Glénat, j’avais comme interlocuteurs des stagiaires qui, une fois leur contrat terminé, sont partis dans d’autres maisons d’édition. Certains, avec lesquels nous avions fait du bon travail, satisfaits de notre collaboration, m’ont contacté par la suite pour refaire équipe, soit pour quelques temps (Humanoïdes Associés, Seven 7, Soleil, ou 12 bis), soit à plus long terme comme chez Delcourt, où d’ailleurs je ne suis pas le seul correcteur. Enfin, il m’arrive épisodiquement, de travailler pour l’édition de livres plus « classiques » (Flammarion, Hors Collection…)

Qu’est-ce qui te plait (et qui te plait moins) dans ce métier ?
Avant tout, mon goût pour ce mode d’expression qu’est la BD. Et puis c’est satisfaisant d’œuvrer pour que les albums soient édités sans fautes. Même s’il arrive quelquefois qu’on ne détecte pas une erreur de grammaire, de syntaxe, ou même une lettre manquante dans un mot. Dans ce cas, c’est vraiment la honte pour le correcteur !
Par ailleurs, le fait de corriger est générateur de satisfactions pour celui qui opère, car en recherchant les fautes, il améliore ses propres connaissances de la langue, notamment par la découverte de nouveaux mots, soit inconnus, soit flous au niveau de leur signification, sans parler de l’orthographe en général.
Enfin, pour terminer, je dois avouer qu’il m’est agréable de travailler en collaboration avec des jeunes qui en veulent, moi l’ancien… Ce qui, peut-être, m’aide à vieillir moins vite !