Le Landais volant par remi le 28/11/2010

Le Landais Volant, T.3 Le Landais Volant, T.3

Dossier BD par Rémi (Librairie Le Caniveau, Paris XVII°)

Il y a environ un an de cela, mon compère Thibault avouait sur ce site être passé à côté du deuxième tome du Landais volant. Appréciant moi-même ce livre, je m’étais juré d’apporter mes propres arguments en faveur de la dernière série de Nicolas Dumontheuil. La récente sortie du tome 3 m’en offrant l’occasion, opportuniste en diable, j’en profite pour donner à Thibault (et à tous les lecteurs de Bdabd) quelques éléments éclairant pour apprécier la lecture des aventures du Baron de Cadillac.

Quelques mots tout d’abord pour présenter l’auteur. Nicolas Dumontheuil creuse depuis une grosse quinzaine d’année son singulier sillon dans la bande dessinée. Remarqué assez vite (Qui a tué l’Idiot, son deuxième album fût récompensé du prix du meilleur album français à Angoulême dès 1997), il approfondit depuis son style, que l’on pourrait qualifier sommairement d’ ”expressionnisme gascon”. Parmi ses meilleurs ouvrages, outre l’Idiot, on peut citer Malentendus (one-shot, Dargaud) ou l’excellent Femme floue (deux volumes, Casterman). Ce diptyque met en évidence que depuis quelques temps, Dumontheuil marque Sfar à la culotte, en disant grosso modo “je suis assez d’accord avec lui, mais pas tout à fait, la preuve”. Ce qui nous amène au Landais volant, où Nicolas le bordeluche d’adoption, agenais d’origine, revisite à sa manière un classique de la littérature française (qui est aussi l’une des marottes de Sfar) touchant personnellement Dumontheuil de par ses origines, j’ai nommé le Héros gascon.

Le Landais Volant, T.3 - extrait p.3Le Landais Volant, T.3 - extrait p.3

Le Héros Gascon vous le connaissez forcément. C’est l’un des archétypes les plus singuliers et les plus récurrents utilisés dans la littérature française depuis le XVI° siècle. Ses avatars les plus connus ont pour nom Gargantua, Cyrano de Bergerac ou D’Artagnan. Plus récemment, on peut aussi citer Monsieur de Montespan par Jean Teulé, Billy le bordelais chez Joe Dassin, ou les frères Boniface, sous la plume rugbystique d’Antoine Blondin ou de Denis Lalanne. En bande dessinée, le Héros Gascon opère un retour en force depuis quelques temps, avec Aimé Lacapelle de Ferri; avec aussi Pétrus Barbygère, aka Le Minuscule Mousquetaire, aka le Borgne Gauchet, un personnage décliné sous diverses forme et sous différents noms par Joann Sfar. On le retrouve aussi dans De Cape et de crocs, sous les traits d’un renard et sous le nom de Armand Raynal de Maupertuis*. Et donc le Baron de Cadillac sous la plume de Dumontheuil.

Si on veut résumer le profil du Héros Gascon en quelques mots, c’est un personnage dont les qualités sont aussi les défauts (panache rimant avec bravache, sa culture pouvant se muer en pédanterie, ses exploits étant aussi souvent de l’héroïsme que de la fanfaronnade –de là vient le terme de gasconnade-, la paillardise lorgnant souvent vers la vulgarité); c’est un personnage pour qui les choses importantes sont surtout le sexe, la bouffe, d’une manière générale l’Être humain (dans cet ordre). Le Héros gascon, c’est aussi un charmeur au physique ingrat, souvent affublé d’un appendice nasal proéminant (et donc aussi de son corollaire, un sexe aux même proportions, ceci expliquant cela). Le Héros Gascon, pour finir, est surtout issu d’un choc des cultures entre la cour du roi de France et les différents personnages historiques venus du sud ouest (pas forcément de Gascogne, d’ailleurs, mais de toute l’Occitanie), parmi lesquels figurent Henri IV le Navarrais et son conseiller Roquelaure, ou D’Artagnan (et de nombreux autres soldats des siècles durant**). Ce personnage, tantôt brillant, tantôt ridicule, mais toujours sympathique et drôle, peuple donc depuis des siècles notre culture, en vrai ou dans les fictions. Et Dumontheuil a choisit ce matériel pour son entreprise de destruction de masse des carnets de voyages.

Le Landais Volant, T.3 - extrait p.4Le Landais Volant, T.3 - extrait p.4

Parce que la trame des aventures rocambolesques du Baron, ce sont bel et bien les carnets de voyage de Dumontheuil. Mais est-ce que celui-ci allait se contenter de simples croquis et impressions glanés sur le moment? Bien sûr que non. Je l’ai mentionné plus haut, l’auteur lui-même, par ses origines, est touché par le Héros Gascon, avec ses défauts et ses qualités. Plutôt qu’un énième répugnant carnet de voyage européo centré, Dumontheuil le vicieux cherche à décrédibiliser la concurrence en s’inventant un avatar de luxe (pensez! Avec un archétype de ce calibre, l’auteur commet l’ultime gasconnade! Une gasconnade au carré, si je puis dire), lui permettant de reprendre au besoin ses propres carnets, ou bien d’inventer des aventures au Baron au cas où le vrai voyage du vrai Nicolas Dumontheuil se soit trop bien passé (c’est-à-dire trop calmement, donc pas intéressant pour le lecteur). Je ne pense pas que Dumontheuil se soit fait voler son sexe en Afrique, et on se fiche bien de savoir s’il s’est réellement fait arroser de merde au Guatemala. En tout cas, tout cela arrive à l’infortuné Baron. Et si en rentrant chez lui et en se mettant au boulot Dumontheuil se prend lui-même en flagrant délit d’européo centrage, qu’à cela ne tienne! C’est le Baron qui aura des états d’âme en temps réel (par exemple, le long passage où le Baron se morfond à se demander s’il ne serait pas un peu raciste lui-même, lui le noble et honorable Landais), permettant à l’auteur de jouer sur deux tableaux en même temps : la réalité vécue sur le moment, et sa mise en scène à froid une fois rentré dans ses pénates. Le Landais volant, c’est la chimie de Lavoisier appliquée à la Bande Dessinée: “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”.

Sous des dehors de paillardise et de légèreté, on voit bien à la lecture la gravité (sans noirceur) du propos de l’auteur. Il nous propose dans cette série un conte déguisé en auto-fiction. Si l’humour, volontiers absurde, est ce qui ressort le plus, l’auteur parvient à faire partager ses propres expériences, et surtout ses rencontres. Le Landais volant, c’est à la fois un récit initiatique, bien ancré dans le réel, une épopée fantastique, un carnet de voyage, et une ode à l’errance. En un mot, c’est un peu comme un Corto Maltese***, sans les guerres, et avec des bonnes vieilles blagues de cul en plus. Maintenant, avec ces quelques pistes, j’espère que Thibault (et d’autres !) pourront mieux apprécier cette série dont l’apparente complexité disparaît au fil des pages, pour laisser la place à un regard tendre et sévère, à la fois sur les pays visités par le Baron, mais surtout sur le touriste européen confronté à une culture différente.

*Don Lope de Villalobos y Sangrin, représenté sous les traits d’un loup symbolise lui un autre archétype, celui du Héros espagnol, le Matamore (par exemple Don Quichotte), qui est l’une des principales inspirations du Héros Gascon, ce dernier étant moins tragique mais plus ancré dans la réalité. La lecture de la série d’Ayroles et Masbou est une bénédiction pour se familiariser avec ces archétypes (et plein d’autres!); la représentation sous des traits animaliers apportant en plus avec eux les archétypes des fables (le renard rusé, le loup solitaire, etc.).

**On peut citer cette phrase de Napoléon:
“Donnez-moi une armée de vrais gascons, et je traverserai cent lieus de flammes”
Pour plus de précisions sur le personnage du Gascon, je vous recommande cette lecture.

***Corto, lui, c’est l’archétype du héros romantique. Mais le procédé utilisé par Dumontheuil que j’essaie de décrire ici est quasiment le même que celui qu’utilisait Pratt pour les aventures du maltais. C’est particulièrement évident à la lecture des Ethiopiques, par exemple.

Le Landais volant
Nicolas Dumontheuil
3 tomes parus
Ed. Futuropolis

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