CHRONIQUE - Ashita no Joe, le manga de la boxe ! par remi le 22/02/2011

Prix neuf :
10,55 €
Bien
Scénario
Asao Takamori
Dessin :
Tetsuya Chiba
Série :
Ashita no Joe
Éditeur :
Glénat
Collection :
Vintage
Format :
12 x 18cm, souple, 368 pages
Thème(s) :
manga , alcool , boxe

La chronique en bref

Ashita no Joe est beaucoup plus qu’un simple manga sur la boxe. Un manga à forte connotation sociale dans le Japon des années 60.

La chronique - Dossier de Rémi - Librairie Le Caniveau, Paris XVIIème.

Il y a un an, Glénat publiait le premier tome d’un manga mythique: Ashita no Joe. En effet, plusieurs étranges histoires ont précédé sa traduction en France. Par exemple, la mort de l’un des protagonistes de l’histoire donna lieu à de véritables funérailles, suivies par environ 700 personnes. Il y a aussi ces terroristes d’extrème gauche qui en avaient fait leur étendard lors d’actions spectaculaires. Restait donc à voir ce que valait l’oeuvre elle-même.

Eh bien, on n’est pas déçus, c’est le moins que l’on puisse dire.

Qu’est-ce donc qu’Ashita no Joe?

C’est d’abord un manga de sport, un genre à part entière dans la production nippone. Le sport en question, c’est la boxe. On suivra l’ascension d’un jeune orphelin, Joe Yabuki, depuis les bas-fonds de Tokyo jusqu’aux rings les plus prestigieux.

Soit. Mais ce n’est pas tout. Loin du héros fadasse et velléitaire classique, du genre qui veut “devenir le meilleur –complétez avec le sport de votre choix- du monde” et gnagnagni et gnagnagna (spéciale dédicace à Olivier Atton!), Joe Yabuki est, de prime abord, un salopard, une petite racaille bravache et quelconque, grande gueule, sans avenir (ni passé), malhonnête, qui ne manifeste aucun intêret pour la boxe, et encore moins pour la rigueur qu’implique la pratique d’une telle discipline. Ainsi, malgrè les encouragements et les enseignements d’un vieil entraîneur alcoolique du nom de Danpei, Joe se retrouve assez vite en maison de correction, encore plus minable que ce qu’il était au début de la série. Et c’est là, dans cette prison, qu’il commence à sérieusement s’interresser à la boxe. Pour s’en sortir, vous pensez? Que nenni! C’est seulement parce que dans cette prison se trouve un boxeur talentueux nommé Rikiishi, dont la tête ne revient pas à Joe, que celui-ci accepte de débuter sérieusement son apprentissage. Juste pour casser la gueule à Rikiishi. Ainsi commence l’ascension de Joe vers les sommets!

Voilà pour le scénario de base d’une série qui, vous l’aurez compris, ne manque pas d’humour. Pour le dessin, le travail de Chiba est certes du déjà-vu, car l’influence du grand maître Tezuka, alors à son firmament, était quasi inévitable à l’époque. Mais le trait de Chiba, à défaut d’être singulier, témoigne d’une compréhension parfaite de ce qui fonctionnait à merveille chez la figure tutélaire du manga moderne. Ainsi, non seulement on retrouve le mouvement et l’efficacité qui nous ravit chez Tezuka, mais en plus Chiba fait valoir une science du cadrage époustoufflante. Ce qui, ajouté au dynamisme de son dessin, rend nottament les combats très réalistes, suffisament en tout cas pour qu’à la lecture on ressente le sang, la sueur et la douleur inhérents à la boxe.

En résumé, le dessin convient parfaitement à une histoire qui vicie la trame conventionnelle du genre. Mais Ashita no Joe est aussi beaucoup plus qu’un simple manga de sport. Si ce manga a eu une réception aussi forte dans le Japon des années 60, c’est aussi parce que c’est un manga à forte connotation sociale. Influencé par le Gekiga* alors naîssant, Ashita no Joe (en français, cela signifie littéralement “Joe de demain”, tout un programme -et remercions au passage Glénat de nous avoir épargné cette traduction qui ne passe pas très bien dans notre langue) c’est aussi l’histoire d’un personnage qui se bat, au sens propre comme au figuré, pour échapper à sa condition. Il faut rappeler que ce manga se situe dans le Japon des années 60, un pays alors en pleine reconstruction morale et structurelle**. Tout comme dans le cinéma italien des années 50-60, les laissés-pour-compte des trente glorieuses s’impatientent que leur tour vienne de retrouver une vie décente. Tout comme dans les utopies musicales de l’allemagne des années 60-70, un pays tout entier cherche à se reconstruire une identité et une dignité. Et Joe Yabuki l’orphelin teigneux, quoique personnage fictif, sera le porte étendard des parias de l’après-guerre. Le tout emballé par une énergie positive galvanisante.

Ashita no Joe, c’est donc une bonne vieille épopée sportive et ludique, ainsi qu’une critique sociale du Japon de l’époque, sans concession, mais sans fatalisme non plus. Un beau défi relevé avec talent! Oui, ce vieux cru a décidemment bien vieilli, il y a vraiment tout pour plaire dans cette série. Drôle, hormonal et intelligent, Ashita no Joe est en tout point passionnant. Vivement le prochain!!

*Gekiga (dessin dramatique) est un terme créé par Yoshihiro Tatsumi, qui voulait ainsi caractériser des mangas de la veine réaliste. Par exemple, le Kamui-den de Sanpei Shirato, c’est un peu Guerre et Paix ou l’Assommoir dans le Japon du XVII° siècle.

**Plus spécifiquement à propos des traumatismes de la défaite de 46 au Japon, je vous recommande vivement Gen d’Hiroshima, autre chef d’oeuvre de cette époque.

Votre chroniqueur

L'échelle des humeurs du mouton